Q. Comment peut-on contribuer à changer le monde, à en faire un endroit où il fait bon vivre ? Il y a tant de problèmes et tant de souffrances dans le monde : des gens qui meurent de faim, des guerres, la famine, des inondations, des bouleversements politiques, l’oppression des peuples, etc. Pourtant, aux yeux des profanes, la voie du yoga semble être un retrait du monde afin de travailler sur soi-même. C’est pourquoi certaines personnes affirment que le yogi fait preuve d’égoïsme et qu’il vaudrait mieux qu’il devienne travailleur social ou qu’il s’engage d’une manière ou d’une autre pour aider réellement ceux qui souffrent. J’apprécierais que vous clarifiiez votre point de vue sur cette question.

R. D’un point de vue mondain, ce problème est extrêmement complexe et doit être examiné sous de nombreux angles différents. Examinons d’abord les voies du monde, puis le fonctionnement du monde subtil et de ses mystiques qui, à l’instar de l’Omniprésence, « agissent de manière mystérieuse pour accomplir leurs merveilles ».

Je commencerai par une petite parabole :

Il était une fois, Dieu dit à toute la Création : « Maintenant que tout fonctionne à merveille, je pense que je vais prendre un peu de vacances. Qui s’occupera de tout pendant mon absence ? » Les dieux pâlirent à cette responsabilité. Ils se regardèrent d’un air incertain, se tordant les doigts et toussotant un peu, l’air gêné. Les devas et autres êtres angéliques se dandinaient tous d’un pied sur l’autre en détournant le regard, essayant de fredonner. Soudain, l’Homme prit la parole et dit : « Vas-y, Patatou ! On va bien s’en sortir, ne t’inquiète pas ! » Dieu partit donc, et l’Homme commença à forger son propre destin.

Et depuis lors, Dieu n’a plus jamais eu droit à une seconde chance.

L’Homme s’imagine toujours qu’il est aux commandes du monde. Mais pour une raison ou une autre, ça ne marche pas très bien. Il contemple son œuvre et voit les guerres et les émeutes sans fin, la corruption et les inégalités, la corruption de ceux qui détiennent le pouvoir, le racisme aveugle, l’exploitation et le viol de la Terre, la famine, la souffrance et l’oppression des peuples, ainsi que la menace omniprésente d’une destruction totale. Il n’est pas vraiment impressionné.

En fait, malgré sa richesse et sa puissance technologique, lorsqu’il s’accorde le temps de ressentir, il se rend compte qu’il est tout simplement malheureux.

C’est donc forcément la faute de quelqu’un. Oubliant qu’il a endossé le rôle de Dieu, il brandit le poing vers les cieux et grogne : « Quel genre de Dieu permet un monde pareil ? » Il est toujours utile de trouver un bouc émissaire. N’obtenant aucune réponse satisfaisante de la part de Dieu, on peut toujours accuser ses partisans. « Regardez tous ces escapistes spirituels ! Ces yogis, ces gourous et ces ermites mystiques qui vivent dans un isolement égoïste, ou qui se promènent la tête dans les nuages ! À quoi servent-ils au monde ? S’ils ont des réponses, pourquoi ne reviennent-ils pas dans le monde pour remettre les choses en ordre ? » L’idée est que même s’il y en a qui ne contribuent pas aux malheurs du monde, il faut leur jeter cela à la figure et leur faire ressentir de la culpabilité à ce sujet.

L’homme a la mémoire courte. Il oublie que presque chaque fois qu’un saint homme a tenté de remettre le monde sur le droit chemin, il a été crucifié, brûlé sur le bûcher, abattu, ou bien pourchassé et harcelé d’une autre manière. Ce n’est guère une méthode propice pour encourager l’engagement dans le monde.

Et pourtant, bien des sages, des porteurs de vérité ou des humanitaires ont mis leur vie en jeu pour le bien-être du monde et en ont payé le prix. Il semblerait que seule l’histoire vénère un homme saint. Il est rarement, voire jamais, acclamé par les « foules en délire » de son époque. Le problème, c’est que le Voyant dit la Vérité, ce qui dérange, et que les gens ne se soucient guère de la Vérité. Le statu quo est bien plus confortable. Et la vérité a toujours nui aux affaires du clergé, du commerce et du gouvernement.

Les gens préfèrent de loin vivre dans leurs illusions tout en s’imaginant avec tendresse qu’ils souhaitent réellement que le monde change. « Ce n’est pas moi, ce sont les autres » : telle est l’attitude dominante et la croyance profondément ancrée. Et de préférence, ce sont les « autres » qui devraient faire quelque chose pour remédier à cette situation déplorable. C’est pourquoi les mécontents insistent pour que le yogi ou le contemplatif devienne un travailleur social au lieu de rechercher « égoïstement » son propre salut. Pourtant, le monde regorge déjà d’un nombre incalculable de travailleurs sociaux « altruistes », d’institutions d’aide sociale, d’organismes caritatifs et de bienfaiteurs de toutes sortes, animés de bonnes intentions, qui tentent d’atténuer les problèmes de la planète.

Mais constatons-nous pour autant que les choses changent ? Bien que leur travail soit louable, a-t-il vraiment un impact sur le cours du monde ? Ne se contentent-ils pas simplement de panser les maux causés par l’inhumanité sans fin de l’homme envers l’homme (et surtout envers la femme) ? Et nos législations, traités et autres textes politiques et gouvernementaux tiennent-ils vraiment la route ou entraînent-ils un changement social ? Ou bien sont-ils généralement ignorés (comme la loi sur les relations raciales, par exemple) parce que la majorité de l’humanité n’est pas prête pour le changement ?

Au moins, ceux qui œuvrent dans ce sens font ce qu’ils peuvent, selon leur vision limitée du monde. Mais ceux qui se plaignent le plus fort de ce que les autres ne font pas, que font-ils eux-mêmes pour aider le monde ? Souvent, ils mènent une vie malheureuse, « apportent leur pierre à l’édifice » à contrecœur et se montrent acerbes envers ceux qui se consacrent à ce qui les attire. L’artisan qui trouve sa joie dans son travail ne ressent pas le besoin de dire aux autres ce qu’ils devraient faire de leur vie.

Ceux qui sont malheureux dans leur métier ou leur mode de vie, mais qui ont peur de changer, se contentent de râler tout au long de leur vie, répandant généralement morosité et découragement autour d’eux.

Il ne sert à rien de prétendre se soucier du monde en général si nous ne nous efforçons pas quotidiennement de promouvoir le bonheur dans notre entourage immédiat. Si je ne m’efforce pas consciemment d’égayer la journée de quelqu’un d’autre, il y a de fortes chances que je l’assombrisse. Nous semblons incapables de voir la futilité de vouloir aider les opprimés d’Amérique latine, les affamés d’Afrique ou d’ailleurs, si nous sommes constamment tendus à la maison ou au travail, si nous réprimons nos enfants ou si nous nous disputons avec nos conjoints, nos parents ou nos colocataires. Nous ne nous rendons souvent pas compte de la façon dont nous nous laissons entraîner par les tensions des autres. On observe la réaction en chaîne lorsque le patron met la pression au travail : celui qui se trouve juste en dessous a tendance à évacuer son sentiment d’humiliation en imposant avec agacement son maigre autorité là où il le peut, ce qui pousse ses subordonnés à se défouler à leur tour sur quelqu’un d’autre, et ainsi de suite, tout au long de la chaîne. Ceux qui se trouvent au bout de la chaîne peuvent ramener tout cela chez eux, s’en prendre aux autres automobilistes dans les embouteillages sur le chemin du retour et se comporter en tyrans domestiques envers leur famille le soir venu. Ces pressions, parmi tant d’autres (qui se reproduisent dans un milliard de foyers, d’usines et de bureaux), ajoutées à des doses mortelles d’actualités quotidiennes catastrophiques, contribuent toutes au climat mental stressant qui règne aujourd’hui presque partout.

Si nous sommes déjà sous pression intérieurement, presque tout ce qui se passe à l’extérieur peut mettre le feu aux poudres. Ainsi, nous portons tous en nous les germes d’une guerre mentale, verbale ou physique, dans notre instabilité émotionnelle et nos esprits incontrôlables. Si mon système nerveux s’enflamme si facilement, suis-je vraiment meilleur que ces « autres » bellicistes que je condamne ? N’est-ce pas justement par des attitudes comme la mienne que commencent toutes les misères du monde ? Si je ne parviens pas à contrôler mes propres réactions qui ne cessent de s’exacerber, comment puis-je espérer apporter un changement significatif dans le monde ?

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